ALGERIE : ON N’EFFACE PAS L’HISTOIRE
[Tu ne vas pas en Algérie pour mener la guerre sur une terre étrangère, mais pour assurer la pacification sur une terre française].
C’est forts de cette feuille de route militaire que deux Bonbis, René SCHMITT et Gérard JACOB, ont posé le pied à Alger en 1958 pour le premier et en 1961 pour le second.
Ils sont investis d’une mission de « pacification » comme 1,5 millions d’autres appelés qui vont se succéder jusqu’en 1962 dans cette colonie.
Tous deux ignoraient superbement la grande misère et l’injustice sociale qui gangrainent alors la société algérienne et qui refusait désormais de se taire.
A cette époque, plusieurs millions de musulmans n’ont guère plus de 1500 francs par mois pour vivre tandis que les « Européens » ne comptent pratiquement ni analphabète, ni chômeur. 26000 français d’Afrique du Nord, ceux qu’on appellera « les colons » possèdent la moitié des terres cultivées.
Pourtant, un humaniste et non des moindres, Albert CAMUS, enfant de Belcourt, avait alerté la société française, dans « Alger-Républicain », sur le dénuement, les salaires insultants, les gourbis insalubres, l’absence de structures sanitaires dans ces départements français d’Algérie.
C’est dans ce contexte que nos deux bidasses rejoignent leur affectation pour une durée théorique de 36 mois.
A 22 ans et après avoir reçu son paquetage ainsi qu’une chaîne avec une plaque indiquant son matricule, René effectua 4 mois de classes : marches commandos, exercices de tir, maniement du « MAS 36 » et du « MAT 49 », stages de conduite de moto, d’une jeep et de GMC (permis obtenus en octobre), revues de troupes, parades lors de cérémonies officielles, levée de corps de camarades tombés au combat, ordres et contre-ordres pendant que les haut-parleurs dégueulaient la propagande de France V.
A l’issue de ses classes et compte tenu de ses antécédents aux Chèques postaux de Dijon, il est affecté au Bureau de Poste Militaire d’EL-BIAR. Il « biche comme un vieux poux » dira-t-il. C’en est fini des brimades. Mais très vite, il attrape la jaunisse, ce qui est monnaie courante chez les troufions en Algérie. Il est alors dirigé sur l’hôpital Maillot puis celui de Maison Blanche où il croise de nombreux blessés souvent gravement. Son état n’évoluant pas, il sera rapatrié à l’Hôpital militaire de Dijon. Il est démobilisé en novembre 1960.
De son côté, son camarade Gérard s’apprêtait à finir sa première année de baccalauréat au Séminaire de Flavigny-sur-Ozerain. Désireux de troquer son uniforme d’étudiant pour revêtir celui de l’armée, il résilie son contrat de sursitaire et s’engage au régiment du Train à Auxonne. Gérard a déjà l’étoffe d’un rebelle. A 19 ans et après avoir passé son permis de conduire sur un GMC, il est affecté en Algérie et débarque à Philippeville (aujourd’hui Skikda). Décidé à ne pas suivre les ordres à la lettre tout en ayant conscience des massacres commis par les uns et les tueries des autres, il sait et ressent la volonté d’indépendance des algériens musulmans. Appelé par son lieutenant à conduire un camion, il refuse de prendre le volant. « Je refuse de participer aux corvées de bois, opération consistant à conduire des prisonniers algériens, de les débarquer en pleine nature en leur faisant croire qu’ils étaient libres ; en réalité, à peine libérés et le dos tourné, ils étaient fusillés ». Son commandant le récupère alors pour être le chauffeur de sa 203. Il accepte mais ne se fait pas que des amis parmi les engagés de sa promotion. Il est, entre autres, chargé de garder le bordel du campement installé … dans un GMC. Cette « responsabilité », il la juge dégradante et se sent complice d’une forme d’esclavage organisé et couvert par l’armée.
De même qu’une nuit alors qu’il est garde du camp, il entend un coup de feu tiré par une sentinelle : il s’agissait d’un enfant algérien de 10 ans qui était venu voler une bâche de GMC. Cette sentinelle sera alors nommée à l’Ordre de la Nation !
Après leur démobilisation, [la mort de 270000 musulmans algériens, celle de 27500 militaires français tués et un millier de disparus, 2788 tués et plus de 3100 disparus parmi les français d’Algérie] *, ces deux amis se retrouvent à militer syndicalement à Dijon à la C.F.D.T./ P.
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Un camarade alors, leur parle d’une association, la « 4 ACG (Anciens appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre » crée en 2004. Ses objectifs prioritaires tournent autour du financement des opérations de développement dans un but de solidarité, de soutien, de réparation vis-à-vis du peuple algérien et en faveur des populations qui souffrent de la guerre. Actions permises grâce à ces anciens appelés qui reversent systématiquement leur retraite (818,10 €/an) à l’association nationale. Il s’agit là de… « convertir l’argent sale de la guerre en argent propre et utile et de faire du prix de la guerre et du sang, le prix de la paix ». Localement, pendant plusieurs années, la « 4 ACG» a soutenu et soutient toujours l’association « Un livre, une vie » crée à Chenôve en 1998 et présidée par Assia Yacine devenue membre active elle aussi de la 4 ACG.
Au plan national, cette association compte environ 450 membres dont 154 « appelés » et non « anciens combattants » et leurs amis(es). Elle finance des projets associatifs en Algérie et en Palestine : à Tazia (Kabylie), Boumerdes, Tizi Ouzou, Constantine, Bab El Oued, à Hébron ou à Gaza et toujours en partenariat avec une association locale humanitaire ou culturelle.
Jusqu’à ces derniers temps, « Un livre, Une vie » acheminait des livres pour créer et alimenter les bibliothèques (deux envois par an pour un millier de livres environ) dont certaines ont été soutenues financièrement par la 4ACG. Mais aujourd’hui, et compte tenu des difficultés administratives rencontrées localement, il a été décidé de ne plus procéder à ces envois mais de soutenir la filière algérienne du livre par le biais de salons du livre, en particulier dans la petite ville de Boudjima.
René, Gérard et Assia évoquent enfin ce grand moment que fut le Congrès National de la 4 ACG en mars 2019 au C.R.I à Dijon. Plus de 250 personnes (anciens appelés et amis) s’y sont pressés pendant 3 jours. Un vrai bonheur pour ces 3 camarades qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour une organisation parfaite saluée par tous les participants.
Puis d’autres initiatives ont vu le jour: en 2021, à la NEF, rencontre autour du livre « Hirak en Algérie , l’invention d’un soulèvement », ouvrage collectif.
En Mars 2022 : rencontre autour de l’ouvrage collectif « l’Algérie en héritage » en partenariat avec la Ville de Dijon, le Lycée Carnot et la Bibliothèque Municipale Colette de Dijon. 5 intervenants co-auteurs de l’ouvrage dont Azouz Begag.
En 2023 : rencontre avec l’écrivain Akli Tadjer autour de ses ouvrages « D’amour et de guerre » et « D’audace et de liberté » en collaboration avec la ville de Dijon, la Bibliothèque Municipale Colette de Dijon, le Lycée Carnot et la Maison de la Méditerranée.
Début juin 2023, le salon du Livre à Tigzirt a été annulé par les autorités la veille de son déroulement…
En conclusion de notre entretien, René et Gérard évoquent leur souhait de voir prochainement une rue de Chenôve et de Dijon porter le nom du Général Jacques Pâris de Bollardière engagé dans les guerres dites de « pacification » telles l’Indochine et l’Algérie. Ces deux conflits ébranlent les convictions de ce gradé à double titre : d’une part, il comprend qu’il combat des résistants à l’occupation et d’autre part, il est passablement écœuré par un gouvernement qui impose une guerre coloniale tout en délaissant les troupes engagées sur le terrain. Tout juste nommé jeune général d’un secteur en Algérie, il met avant tout l’accent sur l’action sociale au détriment de la lutte contre les troupes rebelles. Convaincu de l’inefficacité de la répression, il est confronté à la torture qu’il avait déjà constatée lorsqu’il était engagé dans la résistance durant la seconde guerre mondiale. Les atrocités nazies étaient légion au maquis des Manises.
Après avoir purgé soixante jours d’arrêt de forteresse à la Courneuve, il démissionnera de l’armée au moment du putsch des généraux (avril 1961). De fait, il sera considéré comme antimilitariste par ses pairs en raison de ses convictions pacifistes et de ses multiples engagements pour la non-violence et la paix.
En 2019, lors du Congrès de Dijon, les deux adjoints représentant les villes de Dijon et Chenôve se sont engagés à ce que le nom de ce général puissent s’afficher dans chaque cité. Nos deux anciens « appelés » et leur amie Assia verront ils cette promesse se réaliser ?
« Quand la Méditerranée traversait la France » de René Schmitt. 2011
Photos : Joël Fanet, Assia Yacine, René Schmitt
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